L’Aiglon d’Edmond Rostand

Vienne, Schönbrunn, Metternich, un empire qui se croyait éternel malgré l’ombre de Napoléon qui pèse encore sur l’Europe à travers un jeune homme irrésistible de charme, de fragilité et de mélancolie, une sorte d’Hamlet androgyne qui fut le grand rôle de Sarah Bernhardt et qui était le duc de Reichstadt, le fils de l’Ogre et de l’Aigle : le roi de Rome, l’Aiglon. Les ailes de l’Aiglon naissent, s’ouvrent, palpitent au souvenir de tant de puissance et de gloire, tels que les évoque devant lui Séraphin Flambeau, le grognard légendaire de la Grande Armée. Mais l’histoire n’aime pas les redites et les ailes meurtries vont bientôt se fermer. Le roi de Rome mourra comme il a vécu, en prince autrichien, la pièce se terminant sur la réplique fameuse de Metternich (qui a eu tout de même un peu peur) : « Vous lui remettrez son uniforme blanc. »

***

Après la littérature argentine, mes lectures reviennent à la langue de Molière avec une pièce de théâtre en vers d’Edmond Rostand, « l’Aiglon ». Edmond Rostand l’a écrit en pensant à Sarah Bernhardt, connue, avec son  physique maigre et peu féminin, pour ses rôles de jeune homme comme Lorenzaccio ou Hamlet  alors qu’elle approchait la soixantaine.

Au début de ma lecture, j’ai été gênée par les accents nationalistes de la pièce écrite pour une France marquée par l’Affaire Dreyfus et par Fachoda.  D’ailleurs, je suppose que cela explique partiellement l’absence de l’Aiglon du répertoire, surtout à notre époque du politiquement correct.  Cependant, Edmond Rostand a pris soin de se démarquer de cette mouvance purement nationaliste et a inscrit, sur la suggestion de Jean Jaurès, l’avertissement suivant au début de la pièce :                                                        « Grand Dieu ! ce n’est pas une cause
Que j’attaque ou que je défends…
Et ceci n’est pas autre chose
Que l’histoire d’un pauvre enfant. »

A travers la figure du Duc de Reichstadt ou l’Aiglon, on retrouve le phénomène politique  récurrent de la recherche de l’homme providentiel qui rassemble autour d’un discours passionné et d’un physique avantageux. A travers les répliques du Duc, nous apprenons qu’il étudie et qu’il travaille pour pouvoir régner un jour et d’ailleurs, au début de la pièce, il refuse de fuir pour la France car il ne se sent pas prêt encore à régner. Cependant, pour les personnages, partisans de son retour en France, peu importe qu’il possède les qualités d’un roi ou d’un empereur, seuls comptent qu’il soit le fils de Napoléon et qu’il sache retrouver dans son discours les accents de son père. D’un aute côté, pour détruire les velléités du Duc de devenir empereur en France, Metternich tente de l’épouvanter avec l’image de son ascendance autrichienne car dans ses veines coule également le sang d’une dynastie dont certains membres ont cédé à la folie. Pour ma part, la tragédie de l’Aiglon réside dans cette absence d’identité propre : ce personnage s’inscrit en creux par rapport au fantôme omniprésent de Napoléon et se retrouve également prisonnier de son rôle de prince autrichien.

La lecture de cette pièce m’a fait remarqué combien tous les symboles napoléoniens restent gravés dans l’imaginaire collectif jusqu’à notre époque. Il suffit d’évoquer son petit chapeau, son costume, la position de la main, la grande Armée, le grognard, les grandes victoires de Marengo, du soleil d’Austerlitz, de Wagram. En effet, cela s’explique par le fait que Napoléon a été un précurseur en termes de communication politique tel que nous la connaissons aujourd’hui : savoir frapper les esprits, utiliser des symboles ou des logos pour utiliser un terme actuel, avec les aigles, les abeilles, les violettes… D’ailleurs, il avait voulu faire choisir par vote aux parlementaires les symboles de l’Empire mais il a dû imposer l’aigle face au coq gaulois, symbole encore plus ancien dans l’histoire de France. Par ailleurs, il a choisi une aigle impériale qui regarde à droite face aux aigles mâles, en particulier des armes de la maison d’Autriche.

Finalement, les vers d’Edmond Rostand, grand admirateur de Victor Hugo, constituent réellement le plus grand attrait de l’Aiglon. Les rythmes, les sonorités du texte sont un véritable régal. J’imagine Sarah Bernhardt déclamant les répliques du Duc, notamment lorsqu’il revit seul la bataille de Wagram (vous pouvez l’entendre dans cette scène ici). Par ailleurs, le texte est parsemé de trouvailles comme cette très belle description du drapeau français par le Duc de Reichstadt :

« Votre Excellence veut que, lavant ce drapeau
Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,
– Puisque le bas trempa dans une horreur féconde
Et que le haut baigna dans les espoirs du monde, –
Votre Excellence veut, n’est-ce pas ? qu’effaçant
Cette tache de ciel, cette tache de sang,
Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,
J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire ? » (L’Aiglon, Acte III, scène 3)

Pour conclure, la beauté de cette pièce transparaît dans une des répliques célèbres du grognard dénommé Flambeau :

« Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grade,
Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
Sans espoir de duchés ni de dotations,
Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions;
Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne
De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne;
Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,
Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,
Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,
De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète;
Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,
Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil,
— Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres! —
Ont fait le doux total de cinquante-huit livres;
Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,
Sous les neiges n’avions même plus de shakos;
Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes;
Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes
Nos jambes à la boue énorme des chemins,
Devions les empoigner quelquefois à deux mains;
Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,
Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube;
Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier
Arrivait, au galop de chasse, nous crier
« L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse! »
Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,
Ou vivement, avec un peu de neige, encor,
De nous faire un sorbet au sang de cheval mort;
Nous qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,
Mais de nous réveiller, le matin, cannibales
Nous qui marchant et nous battant à jeun
Ne cessions de marcher Que pour nous battre, — et de nous battre un contre quatre
Que pour marcher, — et de marcher que pour nous battre,
Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais…
Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?
Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles,
C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles!
Aux portières du roi votre cheval dansait!…
De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est
Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne…
Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine ! » (L’Aiglon, Acte II, scène 9)

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